Hakilitan : Une leçon de cinéma venue du Burkina

PAYS : Burkina Faso
DATE DE PUBLICATION : mardi 26 février 2019
CATEGORIE : Articles
THEME : Culture

Silence, rire, soupire, tristesse, angoisse … sont entre autres les sentiments qui ont animé beaucoup de cinéphiles ce 25 février 2019 dans la salle de projection du ciné Burkina. Le réalisateur Issiaka Konaté en a décidé ainsi. Il a voulu se jouer de nous, de nos mémoires. Il a tétanisé le public, dit quelques mots à la fin du film, avec un air timide, en présence de son équipe, laissant nos pauvres cerveaux toujours bouillants à la recherche de clés pour décrypter les tableaux qu’il nous a servi, dans un style dont lui seul a le secret.

Crédit photo : Affiche du film

Le ciné Burkina a refusé du monde pour la première projection grand public du film « Hakilitan, mémoire en fuite » du réalisateur burkinabè Issiaka Konaté. Confortablement installés sur les chaises ou sur les marches, à même le sol, personne n’a voulu se faire conter l’évènement. « Le vieux fait des films bizarres, je vous préviens. Suivez ces courts métrages et vous allez vous en convaincre », nous lâche un des anciens étudiants d’Issiaka Konaté avant le lancement du film. Nous étions prévenus certes, mais loin de penser à un tel scénario. Pas celui du film bien évidemment, je n’ose pas, mais le scénario qui nous met en scène face à nos propres interrogations et incapacités à rentrer convenablement dans l’univers de Issiaka Konaté.

Un film qui commence avec un générique fin …

La lumière s’éteint au ciné Burkina. « Hakilitan » est lancé. Pendant plus de 5 minutes, les écritures défilent. Nous découvrons progressivement, sur fond noir, les identités de tous ceux et celles qui ont permis au film de voir le jour. Jusqu’à la dernière phrase : « un film écrit et réalisé par Issiaka Konaté ». C’est quoi ça ? est-ce normal ? Mais c’est le générique fin. Oui, le film « Hakilitan » débute par le générique fin et se termine par une petite dédicace. Le contraire de ce que nous avons l’habitude de voir. Une entrée en matière qui présageait de la suite des évènements.

On s’installe confortablement. Les images du film, impressionnantes. Elles ont été réalisées par une équipe de jeunes professionnels qui ont déjà fait leurs preuves ici et ailleurs dont le chef opérateur de prises de vues Abdoul Aziz Diallo. Le son, la musique, les effets spéciaux, le maquillage, les costumes … fabuleux. Pas étonnant, c’est du Issiaka Konaté, le doyen comme l’appelle affectueusement les jeunes cinéastes. Mais quid du message ? Que retenir ? C’est la partie que je redoute, que tous ceux qui ont suivi le film redoutent. Le message central, nous l’avons compris, le titre aidant. Il s’agit de la mémoire, de la conservation de notre patrimoine culturel, de nos archives et plus particulièrement des œuvres cinématographiques.

Une leçon de cinéma venue du Burkina

Derrière nous, dans la salle, a plus de 30 minutes du film, une dame soupire et dit ne rien comprendre du film jusqu’à présent. J’entendis une voix derrière moi qui disait à peu près ceci : « madame, j’ai travaillé sur ce film, mais je vous avoue ne l’avoir pas compris, seul le doyen sait ce qu’il veut passer comme message. Concentrons-nous et tentons de le comprendre ». Un « surrrrrrrrrrrrrrrrrrrr », pour demander le silence vient interrompre cette conversation. Installé juste à côté du réalisateur Kiswendsida Parfait Kaboré, de l’ingénieur son et monteur Jupiter Sodré et du chef opérateur de prises de vues Tibiri Koura, nous nous regardions régulièrement, sourions … comme pour partager la peine de nos mémoires, de nos cerveaux en souffrance.

Crédit photo : G. Kaboré

L’une des scènes les plus impressionnantes du film à mon avis est cette fuite des boites de pellicules, illustrant très bien le titre du film. La mémoire en fuite. Le doyen Konaté nous raconte la perte de notre patrimoine culturel, de nos archives en générale et filmiques en particulier. Les inondations du 01 septembre 2009 et les incendies du siège du FESPACO, ayant entrainé des pertes énormes d’archives, sont présentés sur différentes facettes, comme pour dire que ces évènements en sont la cause, mais que nous en sommes les responsables pour n’avoir pas anticipé et mis à l’abris nos « mémoires » individuelles et collectives. La Cinémathèque Africaine de Ouagadougou, créee en 89 et logée au siège du FESPACO, a été gravement atteinte par les pluies diluviennes et des centaines de films endommagés. Les mémoires du FESPACO n’ont pas su rester « sperme », terme utilisé pour illustrer la fécondité dans le film. Et que dire de l’apport des nouvelles technologies, conservatrices virtuelles de nos mémoires, et de la présence de nos archives en occident. Issiaka Konaté l’aborde subtilement à travers un échange skype. Une jeune fille, ayant perdu son téléphone ou elle avait conservé les photos de l’enterrement d’une vie de célibataire à laquelle elle avait pris part, entreprend de contacter le photographe du jour pour avoir ces photos importantes pour ses souvenirs. Celui-ci, un occidental, non sans la tourner en dérision, prend le soin de sélectionner juste quelques photos et les recadre pour la fille. Le message ici qui se dégage, c’est que nous ne pouvons compter que sur nous même en terme de conservation de nos mémoires, sinon, si nos mémoires demeurent chez les autres, même s’ils décident de nous les donner, elles ne seront pas toujours les mêmes et pire nous ne les aurons jamais au complet.

Aussi, à travers les scènes des deux enfants jouant à la devinette pour entrainer leurs mémoires, on voit clairement que nous sommes aujourd’hui des esclaves du moteur de recherche « google », des tricheurs parfois ; et sans batterie, nous perdons la mémoire. Le doyen Konaté semble nous dire ici que la pellicule conserve mieux que les disques durs.

Les interviews des deux étalons de Yennenga, Gaston Kaboré et Cheick Oumar Sissoko sur l’importance des archives, de la conservation des mémoires, nous guide mieux dans la compréhension de ce film, même si on s’est encore questionné sur l’objet de la présence d’interviews dans une fiction. C’est du Issiaka Konaté, une leçon de cinéma venue du Burkina. Un cinéma expérimental, intellectuel, traitant de thématiques engagées et actuelles sur les mémoires que nous allons léguer à la future génération.

Dans ce film, nous faisons enfin connaissance avec les génies du FESPACO, même si, là encore, je suis tenté de dire que le doyen Konaté en est aussi un, tant son film nous fouette les méninges en ce cinquantenaire du festival.

« Hakilitan, mémoire en fuite » a été presqu’entièrement tourné dans la cour du FESPACO. J’ai tenté, à travers ces lignes, de rendre ce que je pense avoir compris de ce film. Peut-être que je n’ai rien compris, mais le doyen Konaté nous a fait voyager et rien que pour ça, j’ai tenté l’aventure pour mettre à défis ma mémoire.

« Hakilitan » se vit, en se laissant transporter jusqu’au panthéon des immortels.
Un film à voir et à revoir. Bonne chance !

Ismaël COMPAORE

Il faut concevoir l’État contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé […], revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime.

Max Weber

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