Médine : Ce « village saint » créé par les déplacés de Tidora à Ouahigouya

PAYS : Burkina Faso
DATE DE PUBLICATION : lundi 23 septembre 2019
CATEGORIE : Articles
THEME : Sécurité

« Quand ils sont arrivés, ils étaient 13 hommes lourdement armés. Ils ont pointé leur fusil sur ma tête en me sommant de quitter le village dans 72 heures avec tous les habitants » : le chef de Tidora, village frontalier du Mali voisin, est toujours sous le choc. Tidora relève administrativement de Sollé, une localité jouxtant le Centre du Mali. Il y a un mois et demi, El Hadj Illassa Maïga, cet octogénaire, a été contraint de fuir l’insécurité avec les 700 enfants, femmes et hommes qui composent son village.

Après 92 kilomètres de route à pieds et à moto, sa communauté a trouvé refuge en pleine campagne en pleine savane dans les environs de Ouahigouya (200 kilomètres de Ouagadougou), sur un terrain de deux hectares qui leur a été offert grâce à la générosité d’un Burkinabè vivant hors du pays. Sur les lieux, le décor laisse voir une société déjà organisée, en dépit de la précarité ambiante.

Des huttes en bois recouverts de pailles et de sachets plastiques, sont disposées en compartiments avec en plein milieu du campement, un hangar sous l’ombre duquel devisent chaleureusement des jeunes. Quelques bouteilles d’huile et d’essence, une table avec de la cigarette, des friandises : c’est la boutique du village.

« On n’a pas à manger. L’eau nous rend malade »

A deux pas de là sous un arbre, de gros cailloux sont disposés par terre pour former des foyers de cuisine. Sauf qu’à l’intérieur des marmites et sur les spatules qui jonchent le sol, les croutes de to (purée de mil cuite) ont séché : « cela fait quelques jours que nous n’avons pas préparé de nourriture. On n’a pas à manger », explique Assèta Maïga, la cinquantaine, le visage amaigri.

Autour d’elle, une dizaine de femmes, certaines avec des bébés allaitant sur les genoux, discutent de leurs réalités. « Si vous voulez, je vais vous montrer où je dors », lance Assèta. A l’intérieur de sa maison à coucher, une grande natte étalée par terre occupe la moitié de la pièce (deux mètres de largeur sur quatre mètres de longueur). Par endroits, un tabouret et un sac avec des vêtements.

« Nous dormons à 12 ici. Quand il pleut ou quand il y a du vent, nous soulevons les enfants d’une main et nous attrapons la toiture avec l’autre main pour ne pas que la hutte s’envole. Vous voyez, le sol est humide… », relate la vieille dame. Sur les lieux, il manque également d’eau potable. Les déplacés ont creusé autour de leur campement, des bacs non crépis pour recueillir l’eau de pluie.

L’eau a épousé la couleur kaki du sol : « c’est ce que nous consommons et ça nous rend malades y compris les enfants. Depuis que nous sommes arrivés ici, aucun service de l’Etat n’est venu nous remettre quoique ce soit. On ne vit que des dons offerts par les villages voisins. Sinon c’est la première fois qu’on nous un don de cette envergure », décrit Boukary Maïga, 24 ans, le porte-parole des déplacés.
Ce samedi midi, la nouvelle communauté de déplacés reçoit la visite d’une mission de la coalition « Faisons un geste », composée notamment d’organisations de la société civile comme l’association Semfilms, le Balai Citoyen, la CODEL entre autres, avec d’autres personnalités publiques dont la journaliste Raïssa Compaoré et le communicateur Alain Traoré plus célèbre sous le nom de Alino Faso.

C’est le 2e don d’envergure de la coalition « Faisons un geste » sur un site de déplacés après celui de Kaya et Barsalogo le 9 août dernier. Dès l’arrivée du camion de vivres, un doyen parmi eux approche timidement les émissaires de « Faisons un geste » pour « demander un sac de riz afin que les enfants puissent manger », suscitant une vive émotion des donateurs qui réalisent l’état d’urgence dans lequel se trouve ces enfants, femmes et hommes.

Plusieurs tonnes de vivres et de vêtements remis aux déplacés

Au total, 120 sacs de farine de maïs, 93 sacs de riz (25 Kg), 250 paquets de sucre, 90 bidons d’huile (5 litres), 960 morceaux de savon, 10 sacs de sel, 1 lot de fournitures scolaires, 10 sacs de vêtements et 1 sac de chaussures.
« Si j’avais le président (Roch Kaboré) devant moi, je lui dirai tout simplement de nous venir en aide. Qu’il regarde notre situation, la situation du pays. Qu’il fasse quelque chose », conclut la vieille dans un cri de cœur.

Hassimi ZOURE

« La paix, c’est aussi l’Iran et l’Irak. Combats fratricides complexes, incompréhensibles ; où l’on ne sait plus qui est dans quel camp, tant les imbrications sont nombreuses. Mais où l’on peut retenir simplement que ces armes dont les cliquetis signifient la mort chantent aussi la tristesse pour les femmes, les enfants, les vieillards, ces armes-là, sont fournies chaque jour par ceux qui se nourrissent du sang des autres, par ceux qui jubilent lorsque le fer tue et que le feu brûle ».

Thomas SANKARA, le 17 novembre 1986 lors de la visite de François Mitterrand à Ouagadougou.

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