L’Est du Burkina : Récit de voyage de tous les dangers !

PAYS : Burkina Faso
DATE DE PUBLICATION : mardi 4 août 2020
CATEGORIE : Articles
THEME : Sécurité

Du 21 au 26 juillet 2020, le projet « Jeunes Ambassadeurs » a organisé une semaine d’activités dans la région de l’Est. Ladite semaine a été baptisée « semaine spéciale Jeunes Ambassadeurs ». Plusieurs localités, des moins accessibles compte tenu de l’insécurité, aux plus accessibles ont été sillonnées, souvent avec la grande peur au ventre. De Matiakoali en passant par Tanwalbougou, Bilanga, Piéla, Bogandé, Diapangou, ce fut une belle odyssée. Ce carnet de voyage est un récit qui retrace certaines réalités de l’Est, la plus grande région du Burkina Faso, tenaillée par l’insécurité et où le désespoir de la jeunesse est visible.

Ce fut un périple. Une semaine d’intenses activités. De Matiakoali à Bogandé, en passant par Piéla, Bilanga, Diapangou ... ce sont autant de localités dont certaines sont considérées comme des « no man’s land » qui ont été parcourues par l’équipe de Jeunes Ambassadeurs. C’est avec la peur au ventre, par moment, qu’on accédait à certaines villes. Adrénaline était rendez-vous.

Nous étions cinq à bord d’une voiture 4x4. On avait tous peur. C’était une évidence, surtout ce matin du 21 juillet 2020 où nous avons pris le chemin de Matiakoali. « je n’avais pas l’esprit tranquille quand on arrivait en pleine brousse, où il n’y a seulement que nous sur la route », témoigne notre chauffeur, une fois de retour à Fada N’Gourma d’où on est parti. On s’est marré. Mais sa situation traduit en réalité notre état d’âme en ce moment. Et c’est également dans ce même état d’esprit que les populations vivent. Une résilience qui semble être au delà du surhumain.
Tout compte fait, bon nombre d’entre ces populations n’ont pas d’autres choix : où aller ? C’est la lancinante question qui revient couramment. Il faut affronter la triste réalité d’insécurité au péril de sa vie.

L’axe Matiakoali - Fada N’Gourma fut notre première étape. Objectif : doter la Maison des jeunes de matériel de sonorisation et de diffusion de films. Un axe désert. Difficile d’apercevoir une âme. Une route dangereuse selon les populations. « Vous osez venir jusqu’ici, à Matiakoali ? », nous questionne ainsi, avec surprise, le premier adjoint au maire qui nous a reçus dans les locaux de la mairie à notre arrivée, ce matin du 21 juillet 2020. « Merci d’avoir osé venir ici. Ce n’est pas donné à tout le monde de venir à Matiakoali », renchérit un représentant des jeunes. A entendre le maire, cette population semble être abandonnée. Laissée à son triste sort. Plus d’activités. Les travaux champêtres sont aux arrêts car la brousse est désormais inaccessible. Chose qui laisse planer une probable famine dans cette commune, la plus grande du Burkina avec 37 villages et une population estimée à 60 milles âmes. Adieu les distractions de nuit ! Adieu aussi les petits commerces nocturnes ! Tout le monde a rendez vous à la maison à la tombée de la nuit, tout en se demandant si le jour se lèvera sur eux vivant.

Il faut désormais conjuguer avec l’oisiveté malgré soit. « C’est ça notre vie désormais. On ne peut rien faire », raconte avec une dose de désespoir un jeune qui a pris part à la cérémonie de remise de kits d’animation à la Maison des jeunes. Et à un autre de nous souhaiter la « bienvenue à l’Est de l’Est », c’est ainsi qu’ils sont appelés affectueusement par les gens de Fada N’Gourma. Mais c’est une expression qui traduirait aussi la dangerosité de la localité. Déjà, la région de l’Est dans sa globalité est minée par l’insécurité.La situation est encore pire pour eux qui sont à l’Est de la région.

Toujours sur le même axe, seuls les camions gros porteurs, avec des immatriculations des pays voisins mais aussi du Burkina Faso, sont visibles. Des motos, souvent neuves, sans leur bavettes ou carrosserie qui circulent, sans immatriculation. Selon les confidences, ces derniers transporteraient des produits psychotropes. Ils quitteraient depuis le Bénin en direction des villes de l’Est du Burkina Faso. En tout cas, cet axe semble être la route du trafic illicite.

Ph : Tibiri Koura

Tanwalbougou, ville martyre …

Tanwalbougou. Cette ville « fantôme » tient encore débout. Malgré tout, la population tente de survivre. De loin, au passage, les impacts de balles sont visibles sur les locaux de la gendarmerie nationale. Cette ville présente un visage de tristesse. La joie de vivre semble appartenir au passé. Nous marquons un arrêt à l’entrée de la ville pour quelques photos de souvenir. Une plaque indiquant Tanwalbougou est à terre. Terrassée par les intempéries. Ou par un choc que vivent les population ? A l’iamge de la plaque, cette commune est presque couchée. Mon collègue Tibiri Koura l’a éloquemment résumé : « Tanwalbougou. A l’image de cette plaque, le village est à genou ». En rappel, ce village a essuyé au moins quatre attaques des hommes armés, de nuit comme de jour. Force à ceux qui ne dorment pas pour que le pays tienne débout, toujours. Hommage à cette ville martyre.

Il n’y a pas que le terrorisme qui terrorise les populations de l’Est

Notre avatar se poursuit. Outre l’insécurité, la région de l’Est fait face à d’autres problèmes sociaux. En échangeant brièvement avec les forces de sécurité et certains confrères de la localité, le rapt des jeunes filles et le mariage forcé sont courants dans la région. De Matiakoali à Piéla, c’est le même son de cloche. Les autorités semblent etre impuissantes face à ce drame, selon nos sources.

D’une ville à une autre on aperçoit aisément les abris des déplacés internes. Un autre fléau qui ronge le pays. C’est un pléonasme de dire qu’ils manquent de presque tout. Tenez ! Plusieurs déplacés internes de la ville de Fada N’Gourma sont venus au siège du projet Jeunes Ambassadeurs en apercevant tout simplement le véhiculé stationné à la devanture. Ils croyaient qu’il venait livrer des vivres. Cette image témoigne aisément la situation qui prévaut. En rappel, des vivres ont été distribués à certains déplacés de Fada N’Gourma au mois de novembre 2019.

Ph : Tibiri Koura
A toutes ses difficultés, s’ajoutent le problème des routes dégradées. Elles sont parsemées de nids de poule à l’allure de petits puits. Difficile de circuler. Il faut consacrer parfois plus de trois heures d’horloge pour parcourir une petite distance de 100km. Si la région de l’Est souffre de la crise sécuritaire, il est aussi indéniable qu’elle souffre également de la crise routière, chose qui ne faciliterait pas la lutte contre l’insécurité.

Une nature verdoyante, magnifique avec une riche resserve hydraulique. Il suffit d’emprunter l’axe Fada –Bogandé pour se rendre compte de l’immensité de cette richesse. Mais hélas : cette région, la plus grande du pays, se meurt. Autrefois, on pouvait apercevoir des pêcheurs avec leurs pirogues sur ces cours d’eau offrant souvent de beaux spectacles mais aujourd’hui, ils sont aux abonnés absents ou presque. Même si on peut toujours déguster de bons poissons frits ou fumés avec du piment à Bilanga, il n’en demeure pas moins que le secteur de la pêche a pris également un coup dur.

Tout semble être dur, rude dans la localité. Dans certains villages où « ça va un peu », les mômes s’adonnent aux jeux. Les hommes s’adonnent aux activités champêtres, avec joie. Les femmes pilent du mil pour le repas. Elles font des petites activités commerciales. L’air est frais. Le temps est beau avec des nuages qui planent dans le ciel. On respire la vie. Les jeunes vendent des œufs, des fruits et du maïs aux bords des routes. En réalité, ces gens ne demandent qu’à vivre. A respirer le plus naturellement possible. Mais …

Même si les heures de couvre feu ont été réaménagées, cette situation porte également un coup dur aux activités quand bien même que les populations comprennent son bien fondé.

Nous étions obligés de surseoir à notre déplacement à Diapaga et à Kantchari. Il nous a été déconseillé sinon « interdit » par certains qui ne sont pas passés par quatre chemins pour nous qualifier de « suicidaires ». C’est se jeter dans la « gueule du loup », estiment d’autres. Surtout que notre déplacement intervient juste quelques jours après l’attaque du convoi du président du Conseil supérieur de la communication (CSC). En attendant une quelconque lueur d’espoir, les populations de ces localités dorment même dans la gueule du loup. Il reviendra à ce dernier de décider de quand les dévorer.

Masbé NDENGAR

« Le rôle des intellectuels n’est pas de participer à la lutte pour le pouvoir. Encore moins de chercher à l’exercer. Leur rôle est, précisément, de se dessaisir autant que possible de tout pouvoir, de renoncer à l’exercice de tout magistère. Il n’est pas d’interpeller qui que ce soit. Il est de se faire, pour une fois, les maîtres de l’ascèse. »

Achille MBEMBE, historien et politologue camerounais in « Le lumpen-radicalisme et autres maladies de la tyrannie », publié dans le MONDE Afrique

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